Nègres pour mémoires d'étudiants: l'homme à la tête du système (2)

6 augustus 2013 Dirk Janssen
thomas_nemet_01
Screenshot LinkedIn profiel van Acad Write CEO Thomas Nemet
Capture d'écran du profile LinkedIn de Thomas Nemet

Thomas Nemet, vous être le directeur d'une entreprise internationale spécialisée dans la fraude scolaire. Comment vivez-vous cela?

Thomas Nemet: "Une chose: rien de ce que nous faisons est illégal. Absolument rien. Notre activité ne s’apparente en rien à de la fraude. Nous produisons des recherches académiques comme le font tous les autres centres de recherche. Et qu'elles soient utilisées pour un mémoire, une dissertation ou un guide touristique, ça n'a pas d'importance pour nous. Les travaux qu'on réalise arrive sur un marché spécialisé, celui de la recherche, et c'est en sa qualité que se trouve notre responsabilité. Si un client décide de l'utiliser comme travail de fin d'étude, cela tombe sous la responsabilité du client."

Commerce d'armes

N'est-ce pas un raisonnement trop simpliste?

"Non, et cette question précise touche à l'essence de mes principes. D'abord, de tout temps, il a été moralement juste de faire des recherches, de partir à la recherche de la vérité. Mais surtout, on ne peut nous tenir responsables de ce que nos clients font avec notre travail. Un parallèle est d'ailleurs possible avec l'industrie des armes.

Il y a là aussi de nombreux et brillants scientifiques occupés à faire des recherches. Si quelqu'un se fait tuer par une de ces armes, personne n'ira accuser son inventeur. Le coupable, c'est celui qui a tiré. Pourquoi un sociologue devrait répondre de quelque chose alors qu'il a écrit et réalisé un travail de recherche tout à fait respectable?"

En gros, il n'y a aucun problème...

"Ce n'est pas ce que j'ai dit. A titre personnel, je pense qu'il existe une série de choses qui ne tournent absolument pas comme elles devraient dans notre système d'enseignement. Quelqu'un qui veut étudier juste pour le plaisir d'étudier n'a pas besoin d'un "nègre" pour le seconder. Moi, je suis juste un 'cultivateur' de textes qui exploite les failles du système. Mais le vrai problème se trouve ailleurs, dans l'obsession abusive que notre société a développé pour les diplômes.

On a, dans nos clients, des gens qui travaillaient depuis plus de vingt ans pour la même boîte, qui ont toujours bien fait leur boulot. Et tout d'un coup, leur employeur leur demande d'obtenir un nouveau diplôme! C'est très difficile pour quelqu'un qui n'a plus été à l'école depuis vingt ans de se remettre dans le bain. Mais si elle ne l'obtient pas, elle a de grandes chances de perdre son job. On a également eu le cas d'une personne en phase terminale d'une maladie et qui subissait des pressions familiales afin d'avoir terminé ses études avant son décès. Je suis bien content d'être là pour aider des cas comme ceux-là."

Donc, comme il existe un marché, une demande, ce que vous faites est moralement juste?

"Je dis juste que le travail que l'on fait n'a rien d'immoral. Mais le capitalisme a pour tendance de tout transformer en un bien commercialisable. Et en suivant cette logique, notre activité est parfaitement normale. On peut bien sûr critiquer le capitalisme tant qu'on veut, mais il n'y a pour le moment pas d'autre alternative.

Le Communisme n'a pas fonctionné et le Socialisme est sur le retour. Si on accepte ça, et bien on voit que notre travail n'est que la conséquence logique de ce qui a précédé. Je ne sais pas si c'est la meilleure solution, mais c'est en tout cas celle que le système a créé."

"Pouvoirs complices"

Certains "nègres" qui travaillent pour nous à plein temps gagnent entre 5.000 et 7.000 euros par mois

"Et les autorités mettent elles-mêmes en place des politiques stimulant notre activité. Le Processus de Bologne impose aux étudiants de finir leurs études le plus vite possible. C'est une tendance mondiale, à part au Kirghizstan je pense. Avant, l'enseignement était gratuit et on pouvait étudier aussi longtemps qu'on le désirait. Mais de nos jours, les étudiants doivent payer pour tout: livres, frais de scolarité, frais de réinscription, amende en cas de prolongement des études, etc. Dès lors, l'idée de payer pour qu'un autre fasse un travail à leur place n'apparaît plus si étrangère.

En même temps, le Processus de Bologne a pour conséquence d'inonder d'universitaires le marché de l'emploi. Et quel marché de l'emploi. S'ils parviennent à trouver du boulot, ils leur faut bosser quarante heures par semaine pour quelqu'un d'autre afin de gagner entre 2.000 et 3.000 euros par mois. Tout le monde n'est pas fait pour faire face à tout ce stress.

Acad Write offre une alternative à ces profils, avec beaucoup d'indépendance, de temps libre pour se plonger dans leur travail. Vous pouvez ainsi rester au courant des nouveautés dans un secteur donné, et bien gagner votre vie. Certains des "nègres" qui travaillent pour nous à temps plein gagnent entre 5.000 et 7.000 euros par mois.

Jean-Pierre Van Rossem (Foto Jan Van de Vel / Reporters)
Le "nègre" littéraire Jean-Pierre Van Rossem: "Tous les quatre ans, je fais un doctorat", Humo.be, 13/04/2009 (Photo: Jan Van de Vel / Reporters)

La rémunération est loin d'être faible, comment expliquez-vous ça?

"L'expérience. C'est tout. J'ai travaillé par le passé comme journaliste en Allemagne avant de déménager en Suisse. Et puis j'ai arrêté: je devais presque payer pour pouvoir travailler. D'une manière ou d'une autre, les médias diminuent les honoraires qu'ils paient tout en attendant la même qualité de travail de la part de leurs collaborateurs."

Juridiquement inattaquable

"En 2002, j'ai été pour la énième fois en conflit avec un client pour des questions d'argent, et j'ai décidé de tout arrêter. J'aime écrire, mais je dois vivre aussi. Et je pense que si on attache de l'importance à un produit, il faut vouloir en payer le prix. C'est pareil sur le marché des travaux universitaires. Il est tout à fait possible d'acheter un mémoire pour 300 euros, certains vont vous le proposer. Mais il ne faut pas alors s'attendre à de la qualité.

Ecrire un mémoire en sciences sociales permet une rémunération standard. Mais les revenus sont beaucoup plus importants pour les travaux juridiques ou en médecine: il est très difficile de trouver un avocat capable de réaliser un bon mémoire."

Quelles sont les réactions du milieu universitaire par rapport à vos services?

"Ils n'en sont pas très heureux, mais l'ignorent consciemment. Il y a quelques années, certains en Allemagne ont tenté de faire interdire notre activité, mais c'est vite apparu comme impossible. Le phénomène des "nègres" existe aussi en littérature, où les gens écrivent sous un pseudonyme ce qui est totalement autorisé. Les recherches universitaires doivent bénéficier des mêmes règles, sinon cela signifierait que les universités détiennent une position oligopolistique dans le domaine, protégée par la loi.

Tout comme on ne peut interdire à un professeur d'écrire un article d'opinion dans un journal, à un parent d'aider son enfant à faire ses devoirs ou à des chercheurs de travailler ensemble. Juridiquement, on ne peut nous attaquer. Mais allez demander aux milieux universitaires ce qu'ils pensent de nous. Je serais curieux d'entendre leurs avis."

Retrouvez la première et la troisième partie de cette enquête sur les "nègres" scolaires via les liens suivants:

LEES OOK